Saison 1 – #2 Sentir le monde avec Alexandra Carlin, parfumeur-créateur

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Pour ce second entretien, c’est la parfumeur-créateur Alexandra Carlin qui révèle des aspects de son métier qui ne manqueront pas de susciter votre curiosité. De l’idée au flacon, c’est une grande concentration de sa personnalité qui infuse ses parfums. Avec ses évocations imagées des matières premières les plus étonnantes elle nous a donné envie de surprendre plus souvent notre nez.

Depuis 10 ans “parfumeur-créateur” chez Symrise, une société de création en parfumerie, Alexandra compose des parfums pour des marques variées aussi bien grand public que plus confidentielles – on peut citer dernièrement Atelier Givenchy, Salvatore Ferragamo, Mauboussin ou encore Affinessence et J.U.S.

Alexandra a eu le déclic et l’envie de ce métier en écoutant l’interview d’un parfumeur qu’elle prend au vol sur France Inter. Commence alors une mise à niveau scientifique (Alexandra a passé un bac littéraire) pour pouvoir étudier la chimie puis intégrer l’ISIPCA, l’école de référence pour le métier de parfumeur. Elle poursuit son apprentissage chez Christian Dior puis chez Robertet, à Grasse, avant d’être recrutée chez Symrise par le parfumeur Maurice Roucel qui va devenir ton mentor.

Elle ne le dit pas dans l’enregistrement mais ce n’est que très récemment qu’elle a enfin découvert l’identité du parfumeur qui l’avait tant inspirée… et qui n’est autre que Maurice Roucel!

4:40′ On a commencé par évoquer son envie d’écriture, accompagnée de l’angoisse de la page blanche, qui a disparu quand elle a débuté dans la parfumerie. « J’aime ce vertige de me lancer ». Sur les odeurs c’est comme une évidence pour elle : « je vais réfléchir à un accord, une histoire que je vais pouvoir écrire avec des matières premières qui seraient les mots », selon le scénario ces matières premières vont pouvoir jouer tel ou tel rôle car elles ont beaucoup de facettes ». Une page blanche pour un parfumeur qu’est ce que c’est? Avec l’expérience l’exercice évolue, et il est intéressant d’essayer de se « déshabituer », de commencer une création sans aucun à priori, pour réécrire une toute nouvelle histoire.

6:45′ Comment se passe un développement de parfum? Les marque interrogent différents parfumeurs sur différents projets. Entre ces projets les parfumeurs travaillent spontanément, par écrit (ingrédients et quantités – comme une recette de cuisine), sur des inspirations personnelles.

A 8:05′ puis à 12:30′ Elle évoque sa participation, à ses débuts, au concours du parfumeur-créateur sur le thème « le parfum c’est la fête » et son intention, loin de la facilité, « un peu tordue » peut-être, de travailler sur l’idée de l' »orgie romaine » (abondance, bonne chair, bon vin… via les tanins, des odeurs charnelles) forcément moins « lisible », à l’image de ses expérience en rédaction en cours de français qui flirtaient souvent avec le « hors-sujet« …

10:25′ L’écriture elle y revient avec son projet, Inde, pour Journal d’un Anosmique, qui rassemble des anecdotes issues de ses voyages en Inde, ce pays qui l’hypnotise et l’apaise, des récits pour lesquels Martin Jaccard l’éditeur lui disait « on a l’impression que tu vas nous parler de quelque chose, et puis finalement, tu bifurques et tu nous surprends », lui rappelant les commentaires de ses professeurs de français.

13:30′ Elle nous emmène voyager dans les formules de 3 de ses créations :

« Cuir Curcuma » d’Affinessence avec son accord autour du curcuma et du lait, travaillé à contre-emploi, dans une structure « cuir » plutôt sombre et doucereuse.

« Noiressence » pour la Maison J.U.S. inspiré de l’ « Outre-Noir » de Soulages, le noir vecteur de lumière, interprété via l’encre, le poivre, le styrax en nuances de noir et de fleur d’oranger pour la lumière

« Immortelle Tribal » pour Atelier Givenchy, autour de l’absolu d’immortelle, cette « fleur qui ne sent pas la fleur » mais le cognac, le café…

21:55′ On essayé de définir ce qui pouvait provoquer l’addiction dans un parfum, cette nécessité qu’il soit portable mais incarné, avec une vraie signature, tout en procurant un plaisir instantané. « Même un parfum qui a du caractère ne doit pas être difficile, il doit avoir des aspérité mais garder une rondeur sur la peau. » C’est aussi l’intuition du parfumeur qui se dit « là il y a quelque chose ». Un parfum qui fait parler lors des tests utilisateurs, qui réveille des émotions, c’est un bon signe. La simplicité, comme dans les oeuvres littéraires, c’est ce qui peut le plus toucher le public.

26:00′ On a ensuite parcouru les stades de développement d’un parfum, l’intention de départ, puis des allers-retours entre des phases dans lesquelles on construit, et d’autres dans lesquelles on déconstruit, on retire (…ce fameux ingrédient de trop qui peut « cacher » l’histoire).

L’important pour Alexandra, c’est de garder l’idée qui a fait naître le parfum!

29:25′ On pars ensuite pour les étoiles d’Alexandra, et ses inspirations spontanées. Elle imagine pour nous l’odeur du silence : atone, sans relief, des molécules lourdes sans sillage, des matières premières qui lui évoquent la couleur grise. D’un souvenir de chevaux de Mongolie qui sentaient le chat (!) elle nous emmène ensuite sur le terrain des odeurs surprenantes, à l’image de certaines notes animales qu’elle nous décrit. Qu’elles soient mauvaises ou simplement clivantes, elles sont toutes intéressantes pour le parfumeur pour donner de la sensualité, de la chaleur, du gourmand aux compositions, elles permettent de rendre un accord plus naturel, plus figuratif… un vrai secret de parfumeur donc!

39:20′ On a évoqué pour terminer la complexité de la connexion entre l’olfaction et le langage qu’il faut construire, pour être parfumeur, par un très long entraînement… et on on a conclu avec ce message : la parfumerie n’est pas un métier inaccessible, à raison de passion et de travail. C’est la créativité qui fera la différence! ⭐⭐⭐⭐⭐

Avec Alexandra on a essayé de définir la formule idéale d’un bon parfum – ce parfum qu’on aime jusqu’à l’addiction. Pour elle il faut trouver le difficile équilibre entre lisibilité et signature forte. Partir d’une histoire très imagée pour construire sa composition, et savoir aussi retirer des ingrédients. Car elle en est sûre, ce qui plaît immédiatement paraît toujours simple.

Ecriture, production & réalisation : Marylène Ricci et Hélène Marois

Montage : Titouan Dumesnil

Générique : « Liberate », Immersive Music